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Essai d’un homme né en Occident, enraciné dans sa terre, ouvert aux sagesses du monde
Je suis né en France, sur une terre qui m’a façonné bien avant que je comprenne ce que cela signifiait.
Une terre de pins, de vent, d’océan, de sable, de neige et de lumière.
Une terre où l’on apprend très tôt que le monde n’est pas seulement un décor, mais une présence.
Une terre où l’on sent, sans même y penser, que les arbres veillent, que les dunes respirent, que les animaux observent, que les saisons parlent.
Je suis un Occidental, oui.
Mais un Occidental qui n’a jamais cru que l’homme était séparé du monde.
Un Occidental qui a grandi dans une culture rationnelle, cartésienne, républicaine, mais dont l’âme a toujours été attirée par l’animisme - cette manière de sentir que tout est vivant, que tout est lié, que tout a une voix.
Et c’est depuis cet endroit-là, depuis cette double appartenance, que je regarde le monde aujourd’hui.
Un monde qui vacille.
Un monde qui s’égare.
Un monde qui a perdu ses lampes.
Je vois les conflits se multiplier - Ukraine, Gaza, Sahel, Soudan, Birmanie, Caucase, Yémen, Iran - et je sens que quelque chose d’essentiel se défait.
Je vois des peuples pris dans des logiques qui les dépassent, des puissances qui projettent leurs peurs, des dirigeants qui déplacent leurs faiblesses intérieures vers des ennemis extérieurs pour consolider leur pouvoir.
Je ne parle pas ici d’un pays en particulier.
Je parle d’un mécanisme universel, ancien, presque instinctif :
quand un pouvoir tremble, il cherche un ennemi.
Quand une société se fissure, elle cherche un coupable.
Quand une nation doute, elle se tourne vers la guerre.
Sun Tzu l’avait déjà compris il y a vingt-cinq siècles :
« Celui qui combat pour masquer ses troubles intérieurs mène son peuple à la ruine. »
Et Mencius ajoutait :
« Quand un prince manque de vertu, il cherche un ennemi extérieur. »
Ces phrases, écrites à l’autre bout du monde, résonnent aujourd’hui jusque dans nos démocraties occidentales.
Je regarde l’Europe, mon continent, et je vois une vieille puissance qui peine à accepter la fin de sa centralité.
Pendant des siècles, l’Europe a dominé le monde.
Par la force, par le commerce, par la colonisation, par la science, par la culture.
Aujourd’hui, elle se découvre vulnérable, contestée, périphérique dans un monde multipolaire.
Et face à cette perte de centralité, elle réagit souvent par la crispation.
Elle s’approprie les conflits du monde.
Elle parle de valeurs universelles.
Elle projette ses catégories - démocratie contre tyrannie, civilisation contre barbarie - sur des réalités qui les dépassent.
Je ne nie pas les drames, les injustices, les agressions.
Je dis seulement ceci :
l’Europe a parfois tendance à transformer des conflits locaux en récits globaux, comme si chaque guerre du monde devenait soudain une guerre pour son identité.
Mais ma terre natale m’a appris autre chose.
Elle m’a appris que le monde n’est pas un théâtre où l’on projette ses peurs, mais un organisme vivant où chaque être, chaque lieu, chaque peuple a sa propre histoire, sa propre logique, sa propre voix.
L’animisme, loin d’être une croyance naïve, est une école de modestie.
Il nous rappelle que nous ne sommes pas le centre.
Que nous ne sommes pas les maîtres.
Que nous ne sommes pas les seuls à compter.
Je regarde la montée des extrêmes, et je vois un symptôme, non une cause.
Les extrêmes prospèrent quand les sociétés perdent leurs repères, quand les récits se fragmentent, quand les dirigeants parlent en termes de guerre, quand les médias saturent l’espace de peur et d’émotion.
Hannah Arendt l’avait compris :
« Les masses ne demandent pas la vérité. Elles demandent la cohérence. »
Mais l’animisme m’a appris que la cohérence n’est pas la rigidité.
Dans la forêt, rien n’est droit.
Dans l’océan, rien n’est fixe.
Dans la dune, rien n’est immobile.
Et pourtant, tout tient.
Tout s’équilibre.
Tout se régénère.
Lao Tseu disait :
« Le souple et le faible vainquent le dur et le fort. »
Ce n’est pas un appel à la faiblesse, mais à l’équilibre.
À la capacité de plier pour ne pas rompre.
À la capacité de changer de forme sans perdre son essence.
Nous avons oublié cette sagesse.
Nous avons confondu la force avec la solidité, la rigidité avec la stabilité, la puissance avec la légitimité.
Je regarde la militarisation silencieuse de nos économies, et je vois une transformation profonde.
Les budgets militaires explosent.
Les industries d’armement prospèrent.
Les entreprises civiles se reconvertissent dans le dual-use.
Les universités sont financées par la défense.
Les discours politiques parlent de réarmement, de mobilisation, de souveraineté stratégique.
Mais ma terre natale m’a appris que la sécurité ne vient pas de la force.
Elle vient de l’équilibre.
Elle vient de la relation.
Elle vient de la capacité à écouter ce qui vit autour de nous.
Le bouddhisme dit :
« Il n’y a pas de chemin vers la paix. La paix est le chemin. »
L’animisme dit :
« La paix est un état de relation juste avec le monde. »
La militarisation est l’exact contraire :
c’est préparer la guerre en prétendant vouloir la paix.
C’est croire que la sécurité vient de la puissance, alors qu’elle vient de l’harmonie.
Je regarde l’Iran, et je vois un miroir du monde.
Un pays où la tradition affronte la modernité, où le religieux affronte le séculier, où les puissances extérieures projettent leurs intérêts, où la jeunesse réclame un autre avenir.
Ce qui se joue en Iran n’est pas seulement iranien.
C’est un condensé des tensions globales :
identité, souveraineté, ingérence, révolte, répression, espoir.
L’animisme m’a appris que chaque lieu a son esprit, chaque peuple sa mémoire, chaque conflit sa racine.
Rien n’est interchangeable.
Rien n’est universel.
Rien ne peut être compris sans écouter ce qui vit là, sur cette terre-là.
Je regarde enfin nos sociétés, et je vois que nous avons perdu nos lampes.
Nous avons perdu le goût du doute.
Nous avons perdu le sens de la nuance.
Nous avons perdu la capacité de dire « je ne sais pas ».
Nous avons perdu la force de regarder le monde sans chercher immédiatement un ennemi.
Les Lumières n’étaient pas une époque.
C’était une exigence.
Une discipline.
Une manière d’habiter le monde.
Mais l’animisme me rappelle que la lumière ne vient pas seulement de la raison.
Elle vient aussi de la relation.
De l’écoute.
De la présence.
De la capacité à sentir ce qui vit autour de nous.
Les sagesses d’Asie nous rappellent que la lumière ne vient pas de la force.
Elle vient de l’équilibre.
Elle vient de la capacité à ne pas projeter, à ne pas s’acharner, à ne pas confondre puissance et justesse.
Le maître zen Thich Nhat Hanh disait :
« Écouter profondément, c’est déjà désamorcer la bombe. »
Ma terre natale dit la même chose, autrement :
« Écoute le vent. Il sait ce que tu ignores. »
Je ne veux pas d’un monde où la guerre devient la norme.
Je ne veux pas d’une Europe qui se crispe sur son passé.
Je ne veux pas d’une politique qui transforme chaque conflit en opportunité.
Je ne veux pas d’une économie qui se militarise par réflexe.
Je ne veux pas d’une démocratie qui se radicalise par fatigue.
Je veux un monde qui accepte de changer.
Je veux une Europe qui écoute avant de s’armer.
Je veux des peuples qui questionnent avant d’adhérer.
Je veux que nous retrouvions nos lampes.
Pas pour éclairer le monde.
Pour nous éclairer nous-mêmes.
Car la lumière ne vient jamais de la force.
Elle vient de l’équilibre.
Elle vient de la relation.
Elle vient de la terre.
Elle vient de ce lien invisible qui unit les êtres, les lieux, les peuples, les vivants.
Je suis né en Occident.
J’ai grandi dans une terre animiste.
Je me sens citoyen du monde.
Et je choisis cette lumière-là.
Celle qui ne domine pas.
Celle qui n’écrase pas.
Celle qui éclaire sans brûler.
Celle qui nous manque tant.
Michel Charmasson
2026/04/05
Nous avons perdu nos lampes
L'ombre, matrice secrète de la lumière
Nous traversons une époque où les ténèbres et la clarté s'affrontent en un combat que nous croyons devoir trancher. Les esprits se crispent, les peurs prolifèrent, et nous invoquons un monde de lumière comme on appelle un sauveur. Paradoxe plus profond qu'il n'y paraît : plus nous réclamons la pure clarté, plus nos âmes s'obscurcissent de pensées noires. Ce décalage n'est pas un hasard. Il est un symptôme.
Ce que la terre enseigne à l'initié
Depuis la nuit des temps, les mystères nous parlent d'une vérité que les modernes ont oubliée : la vie naît dans l'ombre. Elle émerge des abysses océaniques où les premiers souffles se sont formés dans l'obscurité absolue. Elle pulse dans la densité des forêts primaires. Elle germe dans la terre noire et fertile – cet humus dont nous tirons notre humanité même, puisque humus et humain partagent la même racine.
Les anciens savaient ce que nous avons recouvert d'oubli : le grain doit mourir dans la terre pour porter du fruit. La graine ne craint pas l'obscurité ; elle l'épouse, s'y abandonne, et c'est de cette étreinte avec les ténèbres que jaillit la tige qui cherchera la lumière. Sans cette descente préalable, point d'élévation.
Notre souffle même, cet oxygène qui nous maintient en vie, provient de l'obscurité féconde des sols que nous foulons sans voir. Les arbres, ces géants qui tendent leurs branches vers le ciel, plongent leurs racines dans les ténèbres nourricières. La canopée ne s'élève que parce que l'arbre sait s'enfoncer. C'est la loi du vivant : la profondeur conditionne la hauteur.
Pourtant, l'homme persiste à n'incarner la vie que par la lumière – espoir, pureté, élévation – comme s'il pouvait exister une cime sans racines, un fruit sans terre, une flamme sans matière qui la nourrisse.
Le savoir des gardiens du seuil
Pourquoi cette vérité élémentaire reste-t-elle l'apanage de quelques-uns ? Les scientifiques des sols, ces nouveaux mystiques de la terre, savent que l'humus est plus vivant que tout ce qui s'agite à sa surface. Les gardiens des traditions originelles, peuples de la nuit et de la forêt, n'ont jamais cessé de vénérer ce qui vient de l'ombre. Mais le monde moderne, épris de transparence et de blancheur, a relégué ces savoirs aux marges.
Il a fallu que les artistes – ces passeurs entre les mondes – viennent nous rappeler ce que nous refusons de voir : nous venons de la terre, nous y retournons, et entre-temps nous l'oublions. Les traditions spirituelles elles-mêmes, Bible, Coran, textes sacrés, associent la vie à la lumière. Mais que sont les quarante jours du Christ au désert, la nuit de la Passion, la descente aux enfers, sinon des traversées obligées de l'ombre ? Que sont les ténèbres extérieures des mystiques, sinon le creuset où l'âme se purifie ?
La lumière des Écritures ne se donne qu'à ceux qui ont affronté la nuit. Moïse ne reçoit les Tables qu'après l'ascension de la montagne brumeuse ; le Bouddha n'atteint l'éveil qu'après avoir vaincu les armées de Māra dans l'obscurité de sa propre psyché. Partout, le même enseignement : l'ombre précède et prépare la lumière.
Le leurre des faux lumineux
Il est temps d'en finir avec l'opposition stérile entre ceux qui se proclament « êtres de lumière » et ceux qu'ils relèguent dans les ténèbres du jugement. Combien de donneurs de leçons, sur les réseaux sociaux, précipitent leur verdict sans recul ni analyse, oubliant que toute âme porte sa part d'ombre ? La meute numérique traîne au pilori sans savoir que le gibier d'aujourd'hui pourrait être le chasseur de demain.
Comment juger sans connaître le contexte ? Les faits, seuls, peuvent mentir – et mentent toujours quand on les isole de leur terreau. Le pire est souvent à venir : le fourbe, l'imposteur, le manipulateur se tient généralement sous les projecteurs, paré des plus beaux atours. L'habit de lumière est aussi celui du séducteur, du charlatan, du tyran qui sait captiver les foules.
L'histoire nous l'enseigne : les pires ténèbres ne sont jamais là où on les attend. Elles n'habitent pas les bas-fonds, mais les palais ; pas les marginaux, mais les bien-pensants qui se croient purs. L'ombre que nous projetons sur l'autre est toujours celle que nous refusons de voir en nous.
La psyché et ses profondeurs
Les initiés de la psyché, de Jung à Hillman, nous ont appris que l'ombre n'est pas un ennemi à abattre mais une part de nous-mêmes à intégrer. Chaque être humain porte en lui une zone d'ombre – son histoire, ses erreurs, ses failles, ses désirs inavoués. C'est le prix de la conscience. L'« homme de lumière » érigé en modèle inaccessible n'est qu'une image, un reflet sans substance.
Accepter sa part d'ombre, c'est s'accepter pleinement. C'est reconnaître que nous ne sommes pas des anges déchus mais des humains incarnés. La véritable élévation ne consiste pas à nier ce qui est bas en nous, mais à le transformer. L'alchimie intérieure, celle des vrais sages, ne jette pas le plomb, elle le transmue en or.
L'être humain nie volontiers cette part sombre. À force de se croire uniquement lumière, il se place au-dessus des autres, juge son voisin, oublie sa propre fragilité. Mais ce faisant, il se coupe de ses racines, de son histoire véritable. L'arbre qui refuse ses racines se dessèche.
Apprendre de nos erreurs exige du courage : regarder notre ombre sans peur, nous y confronter, y puiser une connaissance plus juste de nous-mêmes. C'est dans cette confrontation que naît la véritable force.
Le miroir brisé de la société
Notre société, aujourd'hui, se blottit dans les extrêmes pour éviter de se regarder. Plus de place pour le dialogue, plus de lenteur dans l'échange – seulement des joutes verbales où l'on prend position, où l'on affirme, où l'on cherche à convaincre sans jamais écouter. L'autre n'est plus un interlocuteur, il devient un camp adverse, un ennemi à abattre.
En refusant notre part d'ombre, nous projetons sur autrui ce que nous ne voulons pas reconnaître en nous-mêmes. La radicalité devient un refuge identitaire, une forteresse contre l'angoisse de notre propre complexité. Là où la parole devrait apaiser, elle attise. Là où le débat devrait relier, il fracture.
Les tensions ne se résolvent plus, elles s'endurcissent ; les conflits ne se discutent plus, ils s'arment. La diplomatie s'efface au profit de la force, comme si reconnaître sa vulnérabilité – individuelle ou collective – était devenu un aveu de faiblesse. Pourtant, c'est précisément ce refus de l'ombre qui nourrit la violence. Ce que l'on nie en soi revient toujours, amplifié, dans le monde.
Retrouver le chemin des profondeurs
Comment dès lors accorder sa confiance quand tout n'est que compétition ? Même le sport, ce dernier refuge du jeu, a perdu son rapport simple aux choses de la vie. La performance a tué la grâce, le classement a remplacé la fraternité.
Redonner de l'importance à ce qui vient de l'ombre, c'est nous replacer face à nos choix, nos mots, nos ambitions. C'est refuser le culte exclusif de la lumière et des apparences, pour retrouver des valeurs humaines profondes – celles que préservent encore les cultures liées à la terre, à la nuit, à la profondeur.
Les peuples premiers n'ont jamais cessé d'honorer l'ombre. Leurs chamans descendent aux enfers pour en ramener des visions. Leurs mythes parlent de mondes souterrains d'où surgit la vie. Leurs initiations exigent la traversée des ténèbres avant la renaissance à la lumière.
Nous avons tant à réapprendre d'eux. Non pas un retour en arrière, mais une réintégration de ce que notre quête effrénée de clarté a laissé dans l'oubli.
Vers une lumière qui relie
Car c'est peut-être en réhabilitant l'ombre – en nous-mêmes comme dans nos sociétés – que nous pourrons retrouver le chemin d'un siècle des Lumières apaisé. Non pas ces Lumières triomphantes qui ont voulu tout éclairer, tout maîtriser, tout posséder, au risque d'aveugler. Mais une lumière qui ne nie pas, qui ne s'impose pas, qui ne conquiert pas.
Une lumière qui éclaire à partir de ce qui a été compris, accepté et transformé. Une lumière capable de traverser les frontières, non pour dominer, mais pour relier. Une lumière qui sait d'où elle vient – de la terre, de l'humus, de l'humain – et qui n'oublie jamais que sa clarté n'a de sens que parce que la nuit existe.
Les mystères antiques l'enseignaient aux initiés : la lumière ne se reçoit qu'après avoir traversé les ténèbres. Les épreuves d'Éleusis, les rites de Mithra, les initiations égyptiennes exigeaient tous cette descente préalable. Parce qu'ils savaient que seule l'ombre éprouvée peut enfanter une lumière qui ne soit pas illusion.
Nous sommes aujourd'hui comme des initiés qui auraient oublié l'épreuve. Nous voulons la lumière sans le voyage, la sagesse sans l'expérience, la paix sans le conflit traversé. Mais il n'est pas de résurrection sans passion, pas de Pâques sans Vendredi saint, pas de lumière sans les ténèbres qui l'ont rendue possible.
Alors honorons l'ombre. En nous, autour de nous, dans nos sociétés fracturées. Acceptons-la non comme un ennemi mais comme une matrice. Et peut-être alors, de cette terre noire et fertile, verrons-nous enfin surgir une lumière plus juste – une lumière qui ne juge pas, n'exclut pas, ne méprise pas, mais qui intègre, comprend et transcende.
Une lumière digne de ce nom.
Michel Charmasson
2026/04/03
Note sur les sources d'inspiration de cette version :
La psychologie des profondeurs (Jung, l'ombre, l'individuation)
L'alchimie (la transformation, la nigredo, la descente)
Les traditions mystiques (la nuit obscure de Jean de la Croix, les descentes aux enfers)
La philosophie présocratique (le devenir, l'unité des contraires)
Les savoirs traditionnels (le lien humus-humanité, les rites initiatiques)
La critique sociale (la projection, la radicalité comme défense)
De l’humus à l’humain
La négation
Je suis né dans un monde où tout semblait à sa place. Une famille, un cadre, une normalité apparente. Pourtant, très tôt, quelque chose s’est fissuré. À quatre ans et demi, j’ai vu ce que je n’aurais pas dû voir. Non pas parce que c’était interdit, mais parce que ce regard mettait en péril l’équilibre fragile familiale. J’ai vu ce que je n’aurais pas dû voir. Ce qui ne devait pas être vu ni su. À cet instant précis, sans le savoir, je suis devenu dangereux pour moi-même et ma famille.
Ma parole, dès lors, ne devait plus circuler.
De fait, elle a été niée.
Niée par ma mère, non par cruauté, mais par nécessité. Il fallait préserver un secret, maintenir un ordre, sauver les apparences.
Niée par mon père, qui par convention a subi, préférant le renoncement au chaos.
Niée par mon frère aîné, qui, par jalousie et par silence, a laissé faire.
J’étais le dernier de la fratrie, l’enfant de trop dans une histoire qui me précédait et me dépassait. J’ai compris très tôt - sans pouvoir le formuler - que dire ce que je savais n’était pas une option. Le prix à payer aurait été trop lourd. Alors je me suis tu. Ou plutôt, on m’a appris à me taire. Je suis rentré dans le déni de ma propre histoire par survie.
Je vivais désormais seul avec moi-même, à l’intérieur d’une famille en apparence normale. Cette solitude-là est particulière : elle ne se voit pas, elle ne se plaint pas, elle ne trouve pas de mots pour se dire, elle se nie. Longtemps, pour tenter de comprendre ce malaise diffus, j’ai porté cette phrase en moi :
« Heureux les handicapés et les simples d’esprit ».
Cette phrase n’était ni une provocation ni un jugement. Elle disait simplement une injustice : ce qui est visible est reconnu. Ce qui est invisible doit se justifier, s’expliquer, parfois même s’excuser d’exister. Leur mal était acceptable parce qu’il était identifiable. Le mien ne l’était pas. Je cherchais alors en moi ce qui n’allait pas, persuadé d’être défaillant, différent, inadapté.
Dans cette histoire intime se trouve, je le crois aujourd’hui, une part de la genèse du mal-être contemporain. Nous vivons dans un monde qui veut tout dire, tout expliquer, tout nommer. Comme si mettre des mots suffisait à résoudre ce qui est vécu. Or le monde ne se réduit pas à ce qui se dit. Il se vit avant de se comprendre. Il s’éprouve avant de s’analyser.
Comment penser notre monde si nous ne prenons plus le temps de vivre, d’écouter, de ressentir ?
Comment faire société quand l’expérience est systématiquement subordonnée au discours ?
Dans les années 1960, alors que Françoise Dolto mettait l’accent sur l’importance de la parole dans le développement de l’enfant, j’ai fait un choix instinctif, presque animal : j’ai cessé d’écouter. J’ai cessé d’entendre. Non par refus de l’autre, mais par protection. La parole était devenue un lieu de danger, de manipulation, de déni. J’ai alors déplacé mon attention vers ce qui ne ment pas : l’expérience.
Là où l’on m’imposait des vérités, je cherchais des éprouvés.
Là où l’on me niait, je m’ancrais dans le sensible.
S’en est suivie une période de défiance, mais aussi d’affirmation. Une période d’expérimentation. J’ai testé les limites, l’autorité, le regard des autres. Je me souviens d’une année à mentir sur tout ou presque. Non par vice, mais parce que ma mère ne voyait plus rien. Le mensonge était devenu un terrain d’observation. Jusqu’au jour où me faisant attraper, je suis revenu à la franchise, non par morale, mais par pragmatisme : mentir demandait trop d’efforts, trop de justifications, trop de vigilance.
Je me souviens aussi de mille et une bêtises, commises dans l’espoir d’être vu. Je cherchais un regard, une reconnaissance, sans comprendre que mon invisibilité n’était pas comportementale. Elle était structurelle. Elle ne venait pas de ce que je faisais, mais de ce que je représentais.
Il y a là une souffrance profonde : percevoir que tout va mal, chercher à comprendre en quoi l’on en serait la cause, alors que la réponse se trouve chez ceux qui sont censé vous protéger, vous défendre, vous comprendre. Mais comment accepter cela quand on n’a pas cinq ans ? Comment comprendre que l’on puisse être pris dans une situation qui nous dépasse ?
Une mère qui doit tout faire pour que la parole de son enfant ne soit pas entendue.
Un père qui, par trois fois, renonce à son bonheur.
Un frère qui sait, que l’on fait taire et qui finit par jalouser son frère avant de partir sans se retourner.
Comment comprendre quand rien n’est dit ?
Quand les pages sont tournées sans un mot.
Quand les pinceaux sont retirés du jour au lendemain.
Quand des dessins disparaissent au moment même où l’on se construit dans le regard des siens.
De cette négation est né un sentiment d’abandon. Un abandon qui s’est trouvé complexifié par l’hospitalisation à cœur ouvert de ma mère. À l’incompréhension s’est ajoutée une séparation physique et affective. Un yoyo émotionnel : l’amour était là, mais entravé, fragmenté, conditionnel. Des barrières se levaient pour préserver un secret, au détriment du lien maternel.
C’est aussi là qu’est née une croyance tenace : celle de ne pas aimer l’école. En réalité, je n’étais qu’en maternelle. Mais cette croyance s’est renforcée lors de mon entrée en CP. Un jour, la maîtresse m’a posé une question. J’ai refusé de répondre. Elle pensait que je connaissais la réponse. Peut-être avait-elle raison. Elle m’a giflé. Je ne lui ai plus adressé la parole de toute l’année.
Ce geste a scellé quelque chose. La parole, une fois encore, se révélait violente. J’ai compris qu’il valait mieux se taire que d’être trahi. Que l’expérience était plus sûre que le langage.
C’est de cette situation que tout a commencé. Une bascule brutale. Le passage d’un bonheur presque complet, fait de nature, de montagnes, de mer et d’histoires partagées, à une errance silencieuse. Originaire des Hautes Alpes, nous retrouvions là-haut les cousins, les sources, le lait frais, le feu de bois. Les corps lavés dans un seau, l’eau chauffée lentement. Tous les sens en éveil. Mon père partageait son amour des montagnes, ma mère sa connaissance des plantes.
Je ne le savais pas encore, mais c’est là que s’enracinait mon parcours initiatique.
Loin des vérités imposées.
Loin des discours.
Dans le silence habité du vivant.
L’initiation
Le temps a passé. D’autres événements sont arrivés, comme il en arrive dans toute vie. Mais ce que je n’avais pas encore compris, c’est que l’essentiel avait déjà commencé. Mon parcours initiatique ne s’est pas ouvert par un choix conscient, mais par une nécessité : survivre sans me perdre.
Je me suis éloigné.
Des parents, parce que leur parole était devenue incertaine.
De mon frère, parce que son absence affective laissait trop de vide.
De toute forme d’autorité, parce qu’elle s’était présentée trop tôt sous les traits de la violence ou du déni.
Des livres enfin, non par rejet du savoir, mais par peur d’être à nouveau trompé par des vérités imposées.
J’étais un enfant heureux de vivre don la vie avait basculé sans m’expliquer pourquoi. Alors j’ai choisi un autre chemin. Un chemin sans balises. Un chemin où l’on apprend en marchant et en trébuchant.
Ce que j’ai sauvé, dans cet éloignement, c’est l’essentiel : ma peau, d’abord. Puis ma naïveté. Et surtout mon amour du vrai, du beau, du sincère. J’en connais aujourd’hui le prix : ma liberté est égale à la somme de mes interdits. Mais je n’ai jamais renoncé à cette fidélité intérieure.
Très tôt, la nature est devenue un refuge et une école. Les montagnes de mon enfance, les cols, les forêts, les alpages ont été mes premiers maîtres. Là-haut, rien ne ment. Le froid est froid, la pente est raide, la source est fraîche. Le vivant ne triche pas. Il impose le respect, la patience, l’attention.
Je me souviens de ces marches familiales où tous les sens étaient en éveil. Des odeurs de résine, de terre humide, de foin coupé. Mon père partageait son amour des montagnes, leur rigueur et leur beauté. Ma mère transmettait sa connaissance des origines, son savoir diffus, jamais autoritaire. Ces moments-là n’étaient pas des discours : c’étaient des transmissions.
Sans le savoir, j’apprenais déjà une chose essentielle : l’intelligence ne se réduit pas à ce qui se dit. Elle se loge dans le corps, dans l’attention, dans la relation au milieu. Quant à l’école, je n’aimais pas ce qu’elle me demandait de sacrifier : mon rythme, mes perceptions, mon rapport sensible au monde.
Plus tard, bien plus tard, la théorie des intelligences multiples formulée par Howard Gardner est venue mettre des mots sur cette différence qui m’habité. Non pour m’enfermer dans une catégorie, mais pour m’apaiser. Comprendre qu’il existe plusieurs formes d’intelligence, que certaines voient au-delà du visible, a été une libération. Ce qui n’est pas immédiatement mesurable n’est pas moins réel. Souvent, c’est même l’inverse.
J’ai compris alors que le doute n’était pas un défaut, mais un moteur. Douter, ce n’est pas renoncer à savoir, c’est refuser de croire trop vite. C’est garder ouverte la porte de l’inconnu. Mon doute est né de mon expérience de vie : avoir été nié alors que j’avais vu et que je savais. Cette expérience m’a rendu méfiant face aux certitudes, mais jamais cynique. J’ai appris à vérifier avant d’admettre, sans perdre le goût de l’émerveillement.
Dans une société saturée d’images, de discours, d’opinions, le sens des mots s’est fragilisé. L’image a pris le pas sur la lecture, la réaction sur la réflexion. Nous sommes connectés numériquement, mais souvent déconnectés du réel. La question n’est plus seulement celle de l’information, mais celle de l’intention. Qui parle ? Pour dire quoi ? À qui ?
Mon rapport au monde s’est construit à rebours de cette accélération. Je ne m’intéresse pas seulement à ce que je vois, mais à ce que cela me raconte. À ce que cela réveille. À ce que cela relie. Voir au-delà du visible, c’est s’intéresser à ce qui est là et que l’on ne voit pas ou plus. À ce qui soutient sans se montrer.
Cette attention à l’invisible, je l’ai cultivée par nécessité, avant d’en faire une posture. Elle m’a protégé des influences faciles, des vérités prêtes à consommer. Elle m’a permis de rester naïf au sens noble : disponible, ouvert, audacieux. De nié, je suis devenu pragmatique. De silencieux, je suis devenu attentif.
Il y a pourtant eu des chocs. Des expériences où ma naïveté m’a coûté cher. Des moments où le corps a appris à la place de l’esprit. Mais même là, aucune aide psychologique, aucun accompagnement. Le silence encore. L’invisibilité comme condition. À force d’être tu, j’étais devenu un sujet tabou.
Ce qui m’a empêché de sombrer, c’est ce lien indéfectible au vivant. La contemplation. La beauté. La connexion à soi et à ce qui nous entoure. Là où les mots échouaient, la terre répondait. Là où les humains décevaient, le paysage tenait.
J’ai longtemps cherché à comprendre. À me comprendre. J’ai erré. Consulté. Écouté. Parfois en vain. Les réponses aux questions de l’enfant ne sont venues que plus tard, après l’enterrement de ma mère, dans la violence d’un règlement de comptes familial. J’ai alors compris que certaines vérités n’arrivent jamais à temps. Qu’il faut apprendre à vivre sans elles.
Cette errance n’était pas une perte de temps. Elle était une traversée. Une initiation lente, non balisée, mais fidèle. Sans la terre, sans ce rapport direct au vivant, je ne serais pas devenu celui que je suis aujourd’hui.
Je ne le savais pas encore, mais tout me conduisait déjà vers le sol.
Vers ce qui porte.
Vers ce qui nourrit.
Vers ce qui garde la mémoire.
Le sol comme parabole
Je suis devenu artiste des sols sans l’avoir prémédité. On ne choisit pas toujours ce qui nous fonde ; parfois, on le reconnaît simplement. Le sol s’est imposé à moi comme une évidence tardive, une réponse silencieuse à des questions anciennes. Là où la parole avait trahi, la terre tenait. Là où les récits s’effondraient, le sol conservait la mémoire.
Le sol est humble. On le piétine sans le regarder. On l’exploite sans le remercier. Pourtant, il nourrit, il porte, il transforme. Il est le lieu de toutes les métamorphoses : de la mort à la vie, du déchet à l’humus, de la rupture à la régénération. En cela, il est un maître discret. Il ne juge pas. Il accueille.
Travailler avec les sols, c’est accepter de ralentir. C’est apprendre à observer ce qui est là, sans chercher à le forcer. C’est reconnaître que l’essentiel ne se donne pas immédiatement à voir. Ce que je cherche à révéler n’est pas ce qui s’impose au regard, mais ce qui agit en profondeur. Comme dans l’enfance. Comme dans l’âme humaine.
Notre monde va mal. L’homme va mal. La nature va mal. Depuis que l’homme s’est pensé comme séparé du monde animal, supérieur, fils d’un Dieu abstrait plutôt qu’enfant de la terre. En se pensant le fils de Dieu, l’homme a cru pouvoir s’affranchir du vivant. Et ce faisant, il détruit ce qu’il prétendait dominer. Cette contradiction est au cœur de notre époque : en voulant le ciel, nous avons perdu le sol. En voulant l’éternité, nous avons oublié le vivant.
Les cultures anciennes l’avaient compris. À une époque où l’homme ne se savait pas, pardon ne se pensait pas intelligent, où il ne s’imaginait pas au-dessus, il apprenait par ses sens. Il observait, imitait, expérimentait. Il doutait. Le doute n’était pas une faiblesse, mais un moteur. Il ouvrait à l’inconnu. Il permettait l’adaptation, la transmission, la survie.
Ce récit que j’écris n’est pas une nostalgie. C’est un rappel. Une invitation à réapprendre ce rapport au vivant indispensable à la vie. Une parabole où l’homme cesse de se croire propriétaire pour redevenir gardien. Où il comprend que la liberté ne se décrète pas, mais se cultive. Qu’elle naît du libre arbitre, et que le libre arbitre se construit dans l’expérience, pas dans l’adhésion aveugle.
Je m’intéresse à ce que cela réveille en nous. Le sol est un révélateur. Il montre ce que nous avons enfoui, ce que nous avons oublié, ce que nous refusons de voir. En révélant la beauté esthétique des sols, je cherche à révéler la beauté ignorée de nos âmes. Celle qui ne s’exhibe pas. Celle qui se travaille.
Dans une société saturée d’images, de mots vidés de leur sens, de vérités instantanées, la question n’est plus seulement celle du savoir, mais celle de la confiance. À qui croire ? Pourquoi ? Mon histoire m’a appris à vérifier avant d’admettre, sans jamais renoncer à l’inconnu. Cette naïveté assumée est devenue une force. Une audace tranquille. Un optimisme lucide.
J’ai été nié enfant parce que j’avais vu. Aujourd’hui, je travaille avec ce que l’on ne voit pas ou plus. Le sol est devenu mon langage, ma manière de relier l’intime et le collectif, l’histoire personnelle et le destin commun. Certains y verront un marabout blanc, d’autres un initié. Peu importe. Ce qui compte, c’est le chemin.
Il m’a fallu une vie pour comprendre que l’invisibilité n’était pas une absence, mais une autre forme de présence. Que ce qui ne se dit pas agit parfois plus profondément que ce qui s’énonce. Que la vérité n’est pas un discours, mais une cohérence entre ce que l’on vit, ce que l’on fait et ce que l’on transmet.
Ce texte n’est ni une confession ni un manifeste. C’est un récit initiatique. Celui d’un être qui, contre vents et marées, a choisi le chemin de la vérité plutôt que celui du mensonge. Un chemin lent. Exigeant. Mais vivant.
Sous nos pieds se trouve encore ce qui peut nous sauver.
À condition de consentir à regarder autrement.
À condition d’accepter de douter.
À condition de revenir à la terre en nous comme autour de nous.
Michel Charmasson
2026/04/02
CE QUI NOUS PORTE
2026/04/21
Concepts, méthodes, dispositifs et pratiques associées
Auteur : Michel Charmasson (Artiste Conceptuel Essayiste)
Date de constitution du document : 20/04/2026 (date de gel de référence)
Note pratique : éviter agrafes/épingles ; viser un dossier ≤ 7 feuilles A4 par compartiment ; ne joindre que des feuilles papier (pas d’objets épais).
0. Objet du dépôt — périmètre de protection
Ce dépôt vise à constituer une preuve datée de paternité et d’antériorité sur un ensemble cohérent de concepts, textes, méthodologies, formats, architectures matérielles et cadres de mise en œuvre, relatifs aux « semis d’art » et à l’« Art Symbiotique ».
Il couvre notamment :
(a) la genèse et la définition des « semis d’art » ;
(b) la définition, les principes et le manifeste de l’« Art Symbiotique » ;
(c) les dispositifs, protocoles et méthodes associés (Terrathothèque, IA.SOLS, Géosophia, médiations et ateliers) ;
(d) les éléments de modèle économique et de diffusion directement liés à ces créations et démarches.
Le dépôt ne vise pas à revendiquer des découvertes scientifiques (au sens des publications académiques), mais à établir la paternité d’une démarche artistique et méthodologique transdisciplinaire incluant des protocoles d’observation, de documentation et d’analyse dont la finalité est de rendre les sols lisibles et transmissibles par un langage sensible et partageable.
1. Définitions déposées (noyau conceptuel)
1.1 Art Symbiotique — définition
L’Art Symbiotique est défini comme une relation mutuelle et bénéfique entre l’humain et la nature, dans une logique de co‑création : la nature y est partenaire créatif. Cette posture inclut une dimension écologique et spirituelle, et une articulation tangible/(in)visible de l’œuvre.
1.2 Semis d’art — définition opérationnelle
Le « semis d’art » est un prototype conceptuel et méthodologique inspiré de la graine : un dispositif multicouche destiné à être enfoui dans le sol pour une durée déterminée. Il fonctionne comme un capteur sensible (intissé central) révélant des traces et motifs liés au sol et à la vie qui l’habite.
1.3 Terrathothèque — définition
La Terrathothèque est une archive vivante des sols : collection systématique, analyse et conservation de semis d’art (et sols associés) provenant de territoires variés. Elle constitue une base de comparaison et de transmission des sols ‘par l’art’, en produisant des œuvres‑témoins accompagnées de cartels descriptifs et de fiches de contexte.
1.4 IA.SOLS — définition
IA.SOLS désigne le projet d’analyse des sols associant :
(i) un protocole participatif standardisé,
(ii) des analyses de laboratoire de référence, et
(iii) des modèles d’intelligence artificielle pour corréler des caractéristiques visuelles des capteurs (formes, couleurs, textures) à des variables de santé des sols.
1.5 Géosophia — définition
Géosophia est une démarche de liens culturels Homme–Terre : une archive immatérielle (récits, mythes, rituels, paysages sonores, savoirs) articulée à des carnets et à un atlas, en complément de la Terrathothèque. Elle documente la dimension mémorielle et relationnelle des sols, au‑delà des seuls paramètres physico‑chimiques.
2. Genèse — repères datés et concepts structurants
Repères de genèse issus des archives internes :
2010 : démarrage d’une évolution artistique intégrant des phénomènes naturels (brume, pigments).
2013 : rédaction du Manifeste de l’« Art Utile » (Arcachon, 16/08/2013).
2014 : formalisation du concept du « FAIRE‑AVEC ».
2019 : création de l’IREDIA devenu IITREDA (Institut International et Transdisciplinaire de Recherche, d’Expérimentation et de Démonstration en Art).
2023 : émergence du Bio‑Organique‑Art (BOA) et maturation du prototype « Semis d’art ».
2024 : invention et formalisation de l’« Art Symbiotique » (mention interne : 19/10/2024 à 08:10).
2.1 Extrait — Manifeste de l’« Art Utile » (2013)
L’Art‑Utile pose un principe : l’art n’est pas seulement un objet, mais un acte de pensée et de communication, utile à la réflexion. Il cherche à relier une perception intime et une expression partageable, en faisant de l’œuvre un support de débat.
2.2 FAIRE‑AVEC — posture opératoire
FAIRE‑AVEC désigne une posture de création où la matière et les processus du vivant ne sont pas des ressources à exploiter, mais des partenaires à écouter. Dans le cadre des semis d’art, cette posture devient une méthode : le sol co‑écrit l’œuvre par son activité biologique, chimique et physique, pendant une temporalité donnée (enfouissement/incubation).
2.3 Art Symbiotique — principes (synthèse)
Connexion à la nature ; respect et célébration du vivant ; collaboration humaine‑naturelle.
Réflexion écologique et spirituelle ; esthétique de l’inclusion ; articulation tangible/(in)visible.
Évolution/durabilité ; incidences sociales/solidaires ; responsabilité éthique.
3. Semis d’art — dispositif technique et cycle de vie
3.1 Symbolique
Le semis d’art est pensé comme une graine : la graine que l’on plante ; la graine que l’on fait germer (dans l’esprit et dans le lien au vivant).
3.2 Architecture multicouche (5 couches)
Structure stratifiée et symétrique inspirée d’une graine :
Couche 1 : géotextile 100 g/m² (protection/filtration).
Couche 2 : voile de verre 35 g/m² (échanges gazeux / barrière).
Couche 3 : intissé 150 g/m² (capteur sensible).
Couche 4 : voile de verre 35 g/m² (symétrie / échanges gazeux).
Couche 5 : géotextile 100 g/m² (symétrie / protection).
3.3 Formats normalisés (Nombre d’Or)
Formats standards (rectangles d’or) :
0,125×0,202 m ;
0,25×0,404 m ;
0,50×0,808 m ;
0,75×1,212 m ;
1,00×1,618 m (Φ ≈ 1,618).
3.4 Cycle de vie & protocole d’enfouissement (résumé opératoire)
Étape 1 : fabrication/assemblage des 5 couches ; attribution d’un identifiant.
Étape 2 : mise en terre à faible profondeur (référence ~15 cm), repérage et documentation.
Étape 3 : incubation (3 à 12 mois selon contexte).
Étape 4 : exhumation prudente ; séchage/conditionnement ; documentation avant expédition.
Étape 5 : analyse (lecture des traces) ; archivage dans la Terrathothèque ; restitution (cartel + fiche‑sol).
3.5 Fonction déclarée
Le semis d’art ne ‘produit’ pas une plante ; il produit un révélateur : il rend visible la vie et la qualité du sol sous une forme de trace.
Il peut être mobilisé comme œuvre‑processus, support pédagogique, dispositif de médiation, et base d’une lecture technique (IA.SOLS) à condition de documenter et de standardiser.
4. Terrathothèque - archive vivante, lecture et restitution
La Terrathothèque organise la collecte, l’analyse et la conservation de semis d’art exhumés (et, lorsque possible, de sols témoins). Chaque pièce est une ‘œuvre‑témoin’ associée à un cartel et à une fiche descriptive du sol (localisation, contexte, protocole, analyse, observations).
4.1 Standardisation des traces (bibliothèque de référence)
Le référentiel Terrathothèque classe les traces en quatre grandes familles :
• Traces minérales (argiles, limons, sables, oxydes, calcaires, sels).
• Traces chimiques (matière organique, fertilisants, polluants, pH).
• Traces biologiques/microbiologiques (biofilms, algues, bactéries, champignons, protozoaires).
• Traces macrobiologiques (nématodes, acariens, collemboles, vers, larves).
Méthode commune : ‘décrire avant d’interpréter’ (couleur, texture, forme, répartition), puis croiser avec des tests simples et/ou des analyses de référence.
4.2 Restitutions
Cartels standardisés : provenance, milieu, protocole, paramètres clés, hypothèses de lecture.
Expositions art‑science : œuvres‑témoins + schémas + médiation.
Atlas visuel des sols : séries comparatives par territoires.
Webdoc longitudinal : suivi d’une campagne (3, 6, 9, 12 mois).
4.3 Dimension économique (éléments déposés)
La Terrathothèque articule une dualité ‘esthétique/analytique’ : les capteurs peuvent être valorisés par des photographies HD et des tirages de prestige, tandis que l’analyse (IA.SOLS) vise une lecture plus rapide et accessible
L’objectif déclaré est de rendre la question des sols finançable, communicable et transmissible, sans réduire l’œuvre à un simple outil.
5. IA.SOLS - état du projet, protocole et architecture
5.1 Hypothèse de travail
Hypothèse : la surface de l’intissé (capteur sensible) devient un substrat d’accueil pour des communautés microbiennes et des dépôts minéraux/chimiques, produisant des motifs mesurables. Ces motifs peuvent être décrits, classés et comparés, puis corrélés à des variables de référence (analyses laboratoire) afin d’entraîner des modèles IA.
5.2 Protocole participatif (synthèse)
Installation documentée : identité du semeur, GPS, photos du site et du couvert végétal.
Prélèvement témoin : échantillon de sol, étiquetage, traçabilité (identifiant/QR code si utilisé).
Récolte : date, conditions de séchage, conditionnement, expédition.
Analyses de référence (selon partenaires) : physico‑chimie (pH, MO, CEC), minéralogie (DRX), métagénomique (ADN microbien).
5.3 Photographie standardisée pour IA
Paramètres de base : éclairage contrôlé type D65 (5 500 K ± 200 K), angles standard (90° + 45°), résolution ≥ 12 MP (objectif macro), charte colorimétrique, métadonnées (GPS/date/paramètres).
5.4 Chaîne IA & application (cadrage)
Le cadrage applicatif posé est le suivant : application mobile (React Native) + base de données (PostgreSQL) + inférence embarquée (TensorFlow Lite).
La chaîne IA vise : segmentation sémantique des traces (ex. U‑Net), détection d’anomalies (ex. GANs), et production d’indicateurs/restauration à partir de données de référence.
5.5 Seuils et montée en charge (documents de travail)
Repères de validation mentionnés (documents de travail) : phase pilote ~300 semis ; montée en charge vers 1 000+ semis (objectif de robustesse).
6. Géosophia - archive immatérielle et éthique de la collecte
Géosophia complète la Terrathothèque : elle documente les récits, pratiques et imaginaires liés aux sols (mythes, rituels, savoirs, paysages sonores). La démarche se veut transdisciplinaire (anthropologie, histoire, économie sociale et solidaire, arts) et repose sur une éthique du consentement, de l’attribution et du respect des traditions.
6.1 Livrables
Carnets de Terres : livres‑objets intégrant aquarelles de semis, QR codes vers contes audio, cartes sensibles.
Atlas interactif : plateforme numérique reliant données‑sol (Terrathothèque) et mémoire‑territoire (Géosophia).
Webdoc : narration longitudinale de campagnes, reliant science, art et culture.
7. Répertoire des œuvres, prototypes et projets-systèmes (extrait)
Le corpus interne mentionne notamment : Terre d’Origines, Terre d’Humus, Symbiose Racinaire, Terre en Symbiose ; ainsi que les projets‑systèmes : Semis d’art, Terrathothèque, Géosophia, Art (In)visuel.
8. Liste des documents sources internes (référencés)
Les documents suivants fondent la présente version développée :
A_2026_Enveloppe_Soleau_Art_Symbiotique_Concepts_Œuvres_Manifestes_Méthodologie-d-analyse-pédologique
B_Manifeste_de_l_Art_Utile
C_2022_10_Concepts_Michel
D_ŒUVRES_ET_PROJETS_EMBLÉMATIQUES_DE_L_ASV&M
E_2026_VERSION_11_Statement_Scientiphique
F_2026_Projet_complet_d_analyse_des_sols_via_les_semis_d_art
G_2026_Documentation_des_protocoles
H_SCHÉMAS_TECHNIQUES_DU_SEMIS_D_ART
I_2026_Document_d_analyse_des_traces_pédologiques
J_2026_VERSION_2012_Statement_Pédagogique_et_Médiatique